Critique de Variations Sauvages
de J.L.R.

 
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Béatrice Muthelet.
Gauthier Capuçon.
Renaud Capuçon.





L'ambition de ce petit article est d'envisager l'ouvrage de la pianiste Hélène Grimaud d'un point de vue littéraire, de considérer Variations sauvages comme une œuvre de littérature, ce qui peut étonner de prime abord : ne s'agit-il pas de simples mémoires, comme beaucoup d'autres artistes, comme Placido Domingo, ont pu en écrire, également vingt ans seulement après leurs débuts de carrière ? Mais justement, il semble difficile d'assimiler ces Variations aux ouvrages traditionnellement écrits par des musiciens. Ni autobiographie d'artiste, ni traité d'interprétation, ni pures réflexions sur l'expérience musicale, l'ouvrage de l'ancienne élève de Pierre Barbizet se caractérise par un mélange des genres évident et par une dimension littéraire voire fictionnelle qui l'est peut-être moins.



L'entremêlement des discours est l'élément le plus manifeste de l'originalité du récit : la pianiste voit dans cette alternance de souvenirs personnels, de considérations générales sur la musique et d'anecdotes ou d'exposés sur le monde animal, en particulier sur les loups, un phénomène d'oxygénation interne au récit, un chapitre étant la respiration de l'autre, comme si raconter ou penser l'essoufflait trop vite, comme si elle avait besoin de se reprendre, de passer rapidement à autre chose pour ne pas se trouver trop prisonnière de sa narration, emballée comme un cheval au galop. Les chapitres respirent donc entre eux, mais ils font également respirer la plume de l'écrivain, et le lecteur lui-même. Celui-ci peut pourtant en avoir également le souffle…coupé : le passage de certains chapitres à d'autres produit un effet saisissant de contraste. Ainsi, le début du second chapitre, qui commence par cette phrase surprenante : " Pour se transformer en loup-garou, il faut, impérativement… ". L'auteur semble familière de ces brouillages des repères d'énonciation. Autre exemple, le premier " blanc " (p.18), après une évocation du cadre familial à Aix-en-Provence dans les années 1970, introduit à une anecdote historique dont le lieu est également Aix, et dont la date, 1532, laisse pantois le lecteur, qui n'est pas prévenu du schéma d'écriture choisi, et provoque en lui un état de tension, d'attente aux aguets, bref, l'empêche de se laisser bercer par un flumen orationis régulier et apaisant. Les dosages de continuité (ici, le cadre topologique, ailleurs la chronologie ou l'association d'idées) et de discontinuité (ici la chronologie, ailleurs la topologie…) assurent donc l'unité du livre, qui n'est qu'en apparence disloqué. Cela sera confirmé par le progressif estompement des frontières entre les trois types de propos : au fur et à mesure que la petite Hélène grandit, la musique et sa vie, puis les loups et sa vie, coïncident de plus en plus, et naturellement les divisions typographiques et narratives s'effacent.



Cette façon de ciseler le discours n'est pas sans incidences sur sa nature elle-même, et la forme semble transformer le fond, fondant ainsi la littérarité de l'ouvrage. Il y a tout d'abord certaines références littéraires ou parodies plus ou moins délibérées, qui peut-être surgissent naturellement et sans le vouloir sous la plume d'une grande lectrice, comme ces clins d'œil à Marcel Pagnol (p.23 " ma mère ne manquait jamais une occasion de m'instruire "), à un autre Marcel, Proust (p.48 " longtemps je n'ai pu m'endormir que dans l'ivresse du vide… "), à Rimbaud (p.171 : " j'avais presque dix-sept ans. N'étais-je pas sérieuse ? ") ou à Céline, avec une arrivée à New York (p.257 sqq.) qui n'est pas sans évoquer celle de Bardamu, non pas stylistiquement cette fois, mais thématiquement.
La persistance du discours enfantin dans le discours rétrospectif, au début du livre, permet à l'auteur de manier les changements de focalisation avec habileté et naturel. Ainsi, quand Hélène Grimaud parle des enfants de son âge, à Aix, elle écrit (p.14) : " Je les trouvais lamentables. Je me sentais absolument différente d'eux. Et je l'étais, n'est-ce pas ? " C'est à la fois la petite fille qui parle et la jeune femme d'une trentaine d'années. Ce type de détails, dont on retrouve tant d'illustrations dans Variations Sauvages, s'allie à un soin apporté au langage, comme matière, pour donner au livre le statut d'œuvre littéraire : citons par exemple la phrase suivante : " le temps cuirassé, inattaquable, inoxydable, le temps mitonné par une mère aimante, le temps sous la haute surveillance des armées de pendules était de retour. " (p.33). Ici, c'est non seulement le rythme qu'il est intéressant d'analyser, mais aussi les jeux de sonorité. La phrase dénote une maîtrise certaine des dosages de rythme, avec la séquence suivante : groupe sujet ternaire (" le temps… " à trois reprises), développé lui-même, pour le premier " temps " de cette tripartition, en trois temps (les trois adjectifs), le tout dans une progression en longueur des éléments, en une cadence majeure qui se termine brusquement mineure avec le groupe verbal, final et bien plus court. Les sonorités accroissent l'effet d'unité des membres de phrase : le premier temps est uni par les gutturales sèches (Kuirassé, inattaKable, inoKsydable), alors que la douceur maternelle est rendue par les M des mots " Mitonnés ", " Mère aiMante ". Enfin, et toujours au service du sens, la hauteur de la " surveillance " des horloges est traduite par l'élévation rythmique de la phrase.



Mais au-delà de ces qualités littéraires, le texte de Variations sauvages présente également des aspects fictionnels inattendus. C'est le mélange ou plutôt l'entrecroisement déjà évoqué qui le fait pressentir, puisqu'il amène sous la plume d'Hélène Grimaud certaines formules surprenantes comme : "Adulte, j'adorais m'infliger d'autres épreuves. "(p.235). L'écrivain en vient ici à parler d'elle avec un tel recul que cette adulte, qu'elle est bien évidemment encore, et non pas qu'elle était, se conjugue, comme adulte, au passé, comme si elle survolait une histoire sienne et autre à la fois. Mais cet exemple ne serait qu'anecdotique s'il n'était corroboré par une série d'éléments inclinant son ouvrage du côté de la fiction : le portrait tracé du personnage de Dennis en est un exemple frappant. La description de la première rencontre, au crépuscule (entre chien et loup !), fait de lui un personnage pittoresque et romanesque, de ceux que l'on ne s'imaginerait pas rencontrer un jour dans la rue, aussi entouré de mystère : " Je scrutais sa silhouette dans l'obscurité.(…) Par instants, les verres de ses lunettes lançaient de petits éclats dans la nuit. " (p.239). La mort réelle de cette personne la fait d'autant plus appartenir au livre seul, lui donne le statut d'être de papier, d'être qui revient à la vie par la littérature. Et c'est la façon de le présenter au sein du récit qui est à l'origine de cet effet de dé-réalisation, de fiction. Dennis est, avant son apparition, l'homme dont on parle (p.230/231), celui dont l'existence est d'abord rapportée, annoncée, comme celle d'un héros de roman qui ne vit que dans le langage. Autre exemple de cet effet de fiction, éprouvé par le lecteur comme un sentiment diffus : la familiarité instinctive et immédiate avec la louve, décrite comme si elle n'avait pas été vécue, mais rêvée par une enfant, moment de grâce qui n'appartient pas à la réalité mais à l'imaginaire.



Variations sauvages est donc un livre qui donne plus qu'on ne s'attend à y trouver, un livre qui ferait mentir le dictionnaire, puisqu'on peut lire dans le Larousse : " Grimaud : n.m. (du francique) Litt. Mauvais écrivain. "



J.L.R.




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